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Publié : 7 janvier 2007

L’innovation en éducation, imprévue et rebelle

Un texte de Françoise Cros, professeur en sciences de l’éducation, INRP

L’innovation est aussi un changement mais pas n’importe quel changement, comme le serait l’évolution parfois inconsciente que nous subissons. L’innovation est un changement volontaire, intentionnel et délibéré. Il est fait du désir des acteurs ; l’innovation est objet de désirabilité. Pour être plus précis, il faudrait dire que l’innovation est du changement sur le changement, car, en vérité, la société change sans arrêt alors que l’innovation peut s’arrêter et reprendre.
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L’innovation est aussi une action finalisée sans être un projet. En effet, ce dernier contient deux éléments indissociables : la visée et la programmation. Disons qu’une innovation serait le projet sans sa programmation. L’innovation a une visée mais elle est aventure et ne sait pas où elle va aboutir ; elle n’est pas faite de calculs planifiés. L’innovateur accepte de ne pas voir, de ne pas savoir ce qui va se passer à certains moments et de découvrir en même temps que ses élèves. Il se dessaisit de la toute maîtrise de la situation. Il gère l’aléa, l’imprévu et accepte cette situation, même si elle génère de l’angoisse. C’est sans doute à cette phase d’angoisse que peut intervenir le formateur ou l’accompagnateur.
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L’innovation en éducation est une action finalisée particulière, un processus que l’on pourrait qualifier, en reprenant les termes de Ricœur, de « mise en intrigue », c’est-à-dire d’une construction, d’une problématisation, qui se font au fur et à mesure et qui s’inscrivent dans une dynamique. L’innovateur vit quelque chose d’intense, qu’il découvre avec les autres et qu’il n’a pas totalement anticipé. Il mobilise des compétences professionnelles et engagent sa personne au-delà du professeur, dans une transversalité riche. En d’autres termes, l’innovateur fait appel à un ensemble de compétences qu’il a modelées au cours de sa vie. Nous observons que certains innovateurs se servent beaucoup d’expériences d’animation ou de négociations acquises dans un autre cadre, par exemple associatif ou syndical.
En quelque sorte, le processus de l’innovation s’appuie sur un temps non linéaire, s’intègre dans une temporalité circulaire faite de moments intenses et riches et d’autres plus vides. […]

Nous arrivons à la définition admise par la banque Nova (banque de données bibliographiques des documents écrits sur l’innovation en éducation et en formation) : « L’innovation est un processus qui a pour intention une action de changement et pour moyen l’introduction d’un élément ou d’un système dans un contexte déjà structuré. »
Nous pourrions aussi nous emparer de la définition donnée par A. de Blignières-Legeraud, l’innovation en formation est une « production, assimilation ou exploitation de produits ou de pratiques de formation, dans un processus pluridimensionnel entre partenaires qui constituent des améliorations ou des réponses/solutions réussies – tout en dépassant la pratique usuelle- aux problèmes/besoins spécifiques dans leur contexte (à la fois spatial et temporel) ; et qui sont susceptibles d’être transférées dans d’autres contextes. » […]

L’innovation se construit sur une alternative de valeurs, à l’origine sur de bonnes intentions (du moins on peut le supposer). L’innovateur déclare savoir ce qui est bon pour l’élève. Car pour innover, il faut par moments s’aveugler, imaginer, non l’autre tel qu’il est, mais tel que l’on souhaiterait qu’il soit après avoir vécu l’innovation. D’où, parfois, cet aspect mortifère dont parle Florence Giust-Desprairies, où les enseignants voient souvent l’élève en négatif : milieu défavorisé, échecs scolaires, manques en tous genres, ce qui permet de magnifier l’idée que l’on se fait du futur élève après l’innovation ! Pour innover, l’enseignant « s’illumine », il est porté par une intention aveuglante de transformation : rendre le rêve possible, être réaliste en demandant l’impossible, comme le préconisait un affichage de mai 1968. Le meilleur antidote de cet aveuglement est de pleinement associer les élèves à l’élaboration et à la construction de l’innovation : les jeunes ramèneront à la réalité de leur existence même. […]

Extraits d’un article paru dans L’innovation, levier de changement dans l’institution éducative, Actes des universités d’été de La Baume-lès-Aix et de Rennes, février 1999.