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Publié : 18 juin 2009

Module Lettres / Philosophie en terminale Bac Pro

Une expérimentation menée au lycée Ferdinand Buisson d’Elbeuf et au lycée Modeste Leroy d’Évreux.

Par Alain Lecesne, IEN de Lettres

« Encore peu d’élèves issus des sections baccalauréat professionnel font le choix de la poursuite d’études en sections de techniciens supérieurs. En dépit de la reprise de confiance en soi qu’a permise l’orientation dans la voie professionnelle, cette rupture de parcours
témoigne d’un certain manque d’ambition scolaire, souvent fondé sur des représentations intimidantes de l’enseignement supérieur.

Par ailleurs, les observations faites par les équipes pédagogiques de STS à propos des élèves issus de la voie professionnelle concernent le plus souvent des difficultés de ces élèves à l’abstraction et à la conceptualisation dans les différentes disciplines (économie,
droit, français…).
L’expérimentation de la philosophie en classe de baccalauréat professionnel permet d’agir sur un double plan :
- montrer l’accessibilité d’une discipline de réflexion au travers d’un enseignement adapté,
- stimuler des capacités des élèves à conceptualiser et raisonner.

Une ambition mesurée et ciblée

L’expérimentation de la philosophie en classe de baccalauréat professionnel s’inscrit donc dans l’axe du projet académique visant à améliorer le taux de poursuite d’études de ces élèves en STS.
Une ambition mesurée et ciblée La démarche consiste essentiellement à associer au professeur de lettres-histoire en classe de baccalauréat
professionnel quelques heures d’enseignement philosophique. Cette conjugaison des compétences permet en effet de ne pas perturber la préparation de l’examen en français, d’accompagner l’intervention du
professeur de philosophie par un professeur (lettres) qui exprime quels besoins il perçoit chez ses élèves, quel niveau d’exigence on peut se permettre, quel réinvestissement en français on peut faire des apports
philosophiques.

Le professeur de philosophie ne transpose pas tel quel un cours de terminale générale ou technologique dans une terminale professionnelle où il risque de manquer son but. La philosophie approfondit tel ou tel aspect du cours de lettres et vient donc en complément.

Deux établissements (Eure et Seine-Maritime) volontaires ont été identifiés avec l’accord des chefs d’établissement et de professeurs en binômes lettres histoire / philosophie intervenant sur un module d’une dizaine d’heures, certaines de ces heures étant conduites par l’enseignant de français, d’autres par l’enseignant de philosophie en présence du professeur de français.

Au lycée Modeste Leroy d’Évreux, l’opération s’est effectuée dans une TBIG, section avec un fort taux de pression. Le professeur de français a fait participer ses élèves au festival du film judiciaire et à une rencontre avec des professionnels du droit, dans le cadre d’un travail sur les droits de l’homme ; le professeur de philosophie a prolongé cette approche par un cours sur le politique, le droit, la justice.
Puis, le cours de français a combiné cette thématique avec un travail sur l’argumentation, en s’appuyant sur le travail de l’écrivain (étude d’un texte de M. Tournier) et sur la controverse de Valladolid ; le professeur de philosophie a conduit un cours sur les modalités du rationnel : jugements de fait, jugements de valeur, niveaux de rationalité.

Pour mesurer l’impact de l’intervention philosophique, deux exercices ont été donnés.

Le premier a consisté à faire travailler les élèves de cette classe et ceux d’une terminale de même série n’ayant pas reçu de cours de philosophie (Lycée Cornu de Lisieux) sur un questionnaire dont la réponse supposait une connaissance du cours sur le droit et sur la rationalité. La lecture des copies des deux établissements montre une nette différence entre les élèves dans la qualité des réponses par un réinvestissement des éléments acquis dans les séances de philosophie.

Le deuxième consistait à offrir un extrait de la querelle de Valladolid aux élèves d’Évreux seulement et à leur demander quels arguments leur paraissaient les plus valables et pourquoi. Un tiers des copies a utilisé des éléments empruntés à la philosophie (tel personnage argumente, démontre, exprime un préjugé…).

Au lycée Ferdinand Buisson d’Elbeuf, l’opération s’est déroulée dans une TBMEI/PSP (filière classique de la voie professionnelle) qui a aussi bénéficié d’un renforcement d’heures en mathématiques, car elle a été choisie pour être conduite en STS. Les deux professeurs de lettres-philosophie ont choisi de partir d’un travail sur la télévision : un article de réflexion et un film de Peter Weir, The Truman Show (montrant un homme entièrement filmé malgré lui tout au long de sa vie, comme personnage d’une émission de téléréalité).

Le professeur de philosophie a enchaîné sur un cours portant sur la moralité et le professeur de français a interrogé les élèves le lendemain par écrit : en quoi ce qui se passe dans le film est-il immoral ? Une partie de la classe ayant assisté au cours de philosophie, l’autre étant retenue ailleurs, il n’est pas apparu de différence significative dans la qualité des réponses entre les deux groupes.

A suivi un cours de français sur les limites de la téléréalité et un cours de philosophie sur la question de savoir si on peut sacrifier un individu au nom de la collectivité.

Enfin, le professeur de philosophie a traité de la définition du bonheur et le cours de français a présenté deux définitions du bonheur par l’étude d’un extrait du Neveu de Rameau de Diderot avec la classe, qui a oralement réinvesti des éléments du cours de philosophie.

Les élèves ont eu à répondre par écrit à plusieurs questions sur le bonheur : chez tous ceux qui avaient assisté au cours de philosophie, des éléments de ce dernier ont été manifestement utilisés.

Un bilan encourageant

Le point positif le plus immédiatement repérable tient à la fierté des élèves de participer à une expérimentation qui considère qu’ils ne sont pas indignes de cet enseignement. Autre effet important quant à la socialisation scolaire des élèves, c’est l’amélioration de l’assiduité, y compris dans une classe absentéiste. Leur participation active en classe explique que certaines séances n’ont pas pu tout aborder de ce qui était prévu.

Les deux disciplines sont restées bien identifiées dans leur spécificité aux yeux des élèves. Mais la démarche choisie à partir d’un objet commun (le film judiciaire, la téléréalité) a mis en jeu une forme de complémentarité. Le professeur de philosophie peut ajuster le propos philosophique aux élèves tels qu’ils sont et invite le cours de français à traiter davantage de questions abstraites.

Les bénéfices de l’action sont cependant à relativiser : les devoirs ne sont pas les exercices habituels de la philosophie, c’est-à-dire des dissertations ou des commentaires, mais des réponses courtes (une demi page) à des questions. En outre, au delà de la qualité de la réflexion et de l’échange oral, les difficultés habituelles d’expression écrite persistent.

L’effet en termes de réussite à l’examen reste difficilement mesurable compte tenu du faible effectif. Cependant, il faut noter les résultats en progrès de la section MEI qui atteint globalement la moyenne en français.

La mise en œuvre du nouveau programme de français du baccalauréat professionnel devra faciliter ce type de démarche de module en binômes, notamment avec les objets d’étude proposés dans la classe de terminale (identité et diversité ; la parole en spectacle) pour lesquels les deux disciplines pourront travailler à la fois dans leur spécificité et dans leur complémentarité. »

Source : "Réussite : vers la performance des élèves" Numéro 12 - Février 2009

Témoignages de Valérie Morin, professeure de Lettres - Histoire au lycée Ferdinand Buisson d’Elbeuf, de Jean-François Jaudon, professeur de Philosophie au lycée Ferdinand Buisson d’Elbeuf, de Catherine Infray, professeure de Lettres - Histoire au lycée Modeste-Leroy d’Evreux et d’Olivier Fontaine, professeur de Philosophie au lycée Modeste Leroy d’Evreux

"En 2007-2008, une expérimentation d’initiative académique démarre dans deux lycées (Ferdinand Buisson à Elbeuf et Modeste Leroy à Evreux). L’originalité de cette action réside dans la mise en place, dans des classes de Terminale Bac Pro (dans les spécialités TBMEI/PSP [Maintenance des équipements industriels] et TBIG - [Métiers de la Communication et Industries Graphiques]), d’un module d’une dizaine de séances préparées conjointement par un binôme composé d’un professeur de philosophie et d’un professeur de lettres-histoire. Au terme de la première année d’expérimentation, des acteurs livrent leurs témoignages sur cette nouvelle pratique...."

Pour lire la suite des témoignages publiés dans la revue académique "Réussite : vers la performance des élèves" - numéro 14, juin 2009